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Le vertige des falaises

aux Editions Plon

les
premières
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Marnie

Papa est mort. Je devrais avoir du chagrin, je n'en ai pas. J'irais bien jouer avec Jane, mais la main baguée de grand-mère Olivia m'emprisonne. Le vent, lui, me décoiffe, et des mèches rousses me rendent aussi aveugle que Jane. Je ne vois plus le trou béant dans lequel deux costauds de l'Île font descendre le cercueil d'où papa ne s'enfuira plus. Il n'aurait pas aimé être mort de son vivant. J'entends leurs efforts, ce lit en bois qui cogne sa nouvelle demeure sur laquelle nous allons lâcher une poignée de terre. Tout comme il y a un an, après la mort de grandpère Aristide. Ils sont enterrés l'un près de l'autre tels deux amis qu'ils n'étaient pas. C'est comme ça dans la famille. On ne pense jamais à haute voix, sauf au bord des falaises, là où le vent emporte tout. Je retiens mes mèches, ramasse de la terre rouge et la jette sur le bois vernis. Olivia retire vivement sa main. La bague m'a griffée, je saigne un peu. Les larmes glissent sous ses lunettes, ses rides les retiennent. Elle vient de perdre son fils qui n'aimait que les casinos, les voitures de sport et les jolies femmes. Je répète juste ce que j'ai entendu derrière les portes. Le vent se lève comme toujours sur cette Île, la terre tourbillonne au-dessus du cercueil. Olivia tremble. Je ne sais pas si c'est le chagrin ou le climat changeant de l'Île. Elle salue de la tête Géraud le médecin, et Côme le curé. Elle ne se risquera pas à les embrasser. Chez les Mortemer, on garde ses émotions pour soi. Elle vient d'attraper mes doigts, sans s'y accrocher cette fois, comme lors de nos promenades le long des falaises. On remonte lentement l'allée du cimetière, la maison des morts avec toutes ces tombes grisâtres où ont été ensevelis des hommes, des femmes et des enfants que je n'ai pas connus et pour lesquels je ne ressens absolument rien. Tout comme avec grand-père et papa. J'ai mes raisons. Olivia s'appuie sur mon épaule et fait peser son grand âge. En un an elle a perdu un mari et un fils. Je serais presque heureuse de rentrer à la maison si maman n'était pas si malade. On n'a pas besoin des hommes. Ils n'apportent que du malheur.

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Olivia

La petite m'inquiète. Pas une larme pour pleurer son père. Elle n'est heureuse qu'au bord des falaises. Aucun d'entre nous ne s'y risquerait, car à certains endroits, la terre s'effrite et la chute serait inévitable. Le chemin qui bifurque après nos maisons longe ces hauts escarpements sur des centaines de mètres. S'y promener revient à laisser ses pensées vagabonder. C'est tout ce qu'il me reste aujourd'hui. Ces sentiers, et veiller sur Marnie qui n'a pas vraiment eu une enfance heureuse. Cette maison devient trop grande pour nous, mais je ne la quitterai que morte. Au moins nous sommes à l'abri, la fortune d'Aristide est aussi vertigineuse que ces à-pics. Marnie, plus tard, pourra rejoindre le Continent et partir vivre où bon lui semble. Elle découvrira l'Afrique et la Californie où j'ai vécu avec Aristide, il y a bien longtemps. Mais je suis sûre que cette tête de mule ne voudra pas voyager. Elle est comme moi, l'Île est notre ancre. J'y suis née, j'y disparaîtrai en famille avec nos vilains secrets. Prudence veillera sur Marnie, je n'en doute pas. Elle aussi aura sa part d'héritage. Prudence, qui nous protège et nous regarde sans rien dire avec ses yeux bavards. Je sais qu'elle n'aime pas vraiment Marnie, elle a toujours été mal à l'aise avec les enfants, à part Luc. Il faut dire que Marnie n'est pas une enfant facile. Elle désobéit souvent. Et je ne parle pas de ses fugues où elle disparaît plusieurs jours sans donner de nouvelles comme si nous n'étions rien pour elle. Cette Île regorge de granges désaffectées, où Marnie se terre en attendant que la colère se calme, que les vents s'apaisent, que son coeur cesse de battre aussi fort, que tous les démons qui mènent la danse s'épuisent enfin et la ramènent à Glass.

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Marnie

Mon nom est Marnie de Mortemer. J'ai quatorze ans. Mon pays n'a rien à voir avec celui des Merveilles. Sur un globe terrestre, il n'apparaît pas. Même pas une tête d'épingle ! C'est dire si on est insignifiants. Et pourtant mon Île me ressemble et je ne m'en irai jamais. Nous sommes aussi imprévisibles l'une que l'autre. Nos maisons ont été construites par grand-père Aristide au-dessus des falaises. Prudence et sa fille Jane se sont installées dans la plus petite, une maison sans étage, avec une porte d'entrée identique à la nôtre, à l'opposé des falaises pour éviter que le vent d'hiver ne les fasse voler en éclats. La mienne s'élève sur deux étages et mène au grenier avec de vieux meubles et des malles remplies de déguisements. Maman, avant de tomber malade, adorait se masquer et nous surprendre au dîner, imprégnant la salle à manger de son parfum d'encens. Elle apparaissait en Marie-Antoinette ou en Scarlett O'Hara, juste pour énerver mon abruti de père qui n'avait rien d'un Rhett Butler. Je sais de quoi je parle, j'ai regardé tous ces films plusieurs fois avec maman. Je m'appelle même Marnie à cause d'un film du gros chauve Alfred Hitchcock. Quand Rose descendait l'escalier en héroïne de film, j'étais la seule à l'applaudir avec Olivia. Grand-père fumait son cigare. Papa restait figé, presque gêné, comme si maman était descendue nue, seulement parfumée du petit flacon noir. Et malgré les efforts de maman, il quittait la table avant le dessert et ne revenait, au mieux, qu'au petit déjeuner où il empestait l'alcool. Parfois il flottait une senteur encore plus écoeurante. Une femme du Continent dont on ne savait rien, là où les hommes perdent la tête, pour une partie perdue au casino qu'ils oublient dans les bras d'une pute. J'ai dévoré suffisamment de films pour savoir tout ça. Vivre sur une Île ne vous coupe pas des réalités. Bien au contraire.

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