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Veille de Noël



Moi, la veille de Noël, je ne dors pas. De ma chambre, j’entends papa ronfler et maman siffler. Oui, maman siffle quand elle dort, c’est à cause de ses bronches et des cigarettes qui font que sa voix est grave, comme papa. Elle fume des Camel light, les unes derrière les autres, dès qu’elle se réveille. Papa dit en rigolant qu’il n’y a que sous la douche qu’elle est obligée de faire une pause. Et quand elle dort bien sûr. Quand je siffle, moi, c’est pour appeler mon chien, un beagle qui s’appelle Katouta. Et Katouta déboule à toute vitesse car ce chien ne pense qu’à bouffer et il sait que j’ai souvent quelque chose pour lui au bout de mes doigts. Maman doit rêver de ses cigarettes. Elle siffle pour qu’elles viennent sur ses lèvres afin de les fumer en dormant. Mon copain Erwan dit que maman va mourir d’un cancer comme sa cousine Isabelle. Mais des fois Erwan voit trop la vie en noir. Ce n’est pas sa faute, il a perdu ses parents dans un accident d’avion et sa cousine Isabelle parce qu’elle fumait trop. Erwan vit avec ses grands-parents qui ne travaillent plus. Sa grand-mère fait des albums de photo toute la journée, et son grand père collectionne des vieux timbres.

Je ne peux pas m’empêcher de quitter le lit, pieds nus sur la moquette, en pyjama rayé bleu et blanc. Je descends le petit escalier en faisant attention à bien enjamber l’avant dernière marche qui crie quand on la piétine. Je traverse le salon et je m’assoie face au sapin géant que papa a ramené du fleuriste en le tirant par ses cheveux verts, tout prisonnier dans un filet blanc. Un peu comme la grand-mère d’Erwan quand elle va à la piscine. Sauf que ses cheveux à elle ne sont pas verts, mais mauves.

 Hier, papa, maman et moi, on a décoré le sapin de Noël. On a sorti trois grands cartons du placard de Noël qu’on n’ouvre qu’une fois par an. Dedans, des guirlandes lumineuses électriques qui font des lumières bleues, vertes, rouges, oranges et violettes. Maman dit que les guirlandes pas électriques c’est has been, alors on n’en met pas dans le sapin. Erwan, lui, il les fait lui-même les guirlandes, avec des fruits séchés, des mandarines et du pop-corn. Je trouve ça cool, mais maman dit que ça sent pas bon et que Katouta pourrait les manger et mourir. Mon chien de toute façon mange n’importe quoi dans la rue et quand ce n’est pas bon pour lui, il nous fait un petit vomi ou un caca très liquide que personne n’arrive à ramasser, alors les passants font les gros yeux et celui qui promène Katouta redevient un enfant pris sur le fait qui sait plus où poser son regard. Dans les cartons, il y a aussi des tas d’objets que papa et maman achètent tout au long de l’année. Des petits anges en céramiques, des boules en brindille de pins, en verre transparents, et d’autres encore sur lesquelles sont peints les mots « Happy », « Forever », et « Love ». Moi je trouve que les mots « heureux », « pour toujours » et « amour » que m’a traduit papa sont aussi beaux, mais maman dit que c’est plus chic en anglais dans l’arbre de Noël. C’est comme has been et ringard. Papa lève les yeux au ciel, enfin au plafond. Quand on est que tous les deux, papa dit que maman lit trop de magazines féminins dans lesquels elle découpe ses idées de Noël, quand ses copines Gwenaëlle et Aurélie ne l’entrainent pas au Bon Marché dévaliser le rayon des fêtes. Papa dit aussi que le plus beau cadeau de Noël qu’on pourrait faire à maman serait de l’enfermer une nuit dans ce grand magasin avec un crédit illimité. On a sorti aussi les petits ours d’une boite. Ils viennent tous de Londres d’un grand magasin qui s’appelle Harrod’s et qui rend maman aussi hystérique, selon papa, que Le Bon Marché. Ils portent des chapeaux, des boules de Noël, des petites écharpes multicolores nouées autour du cou, ou un petit pull tricoté et rien dessous. De toute façon, qu’ils soient petits ou grands, les ours en peluche n’ont pas de kiki. Avec Erwan, des fois à la douche de la piscine, on regarde nos kikis en rigolant et on se dit qu’à part faire pipi ça ne sert pas à grand-chose. Le grand-père d’Erwan lui a dit que si, mais qu’on était encore trop petits pour savoir à quoi. J’en ai parlé à papa qui a rougi comme une fraise sans crème chantilly dessus. Il m’a dit que le grand-père d’Erwan avait un petit pois dans la tête et j’ai rien compris. Je ne vois pas le rapport entre le petit pois et le kiki. Mais bon, quand je serais grand, tout sera évident. D’ailleurs je devrais tout noter sur un cahier, car j’ai bien compris qu’à mon âge on doit rester plutôt ignorant des choses de la vie. Sinon les grandes personnes répondraient davantage à toutes mes questions. Pourquoi maman, par exemple, ne dort-elle pas à la maison tous les soirs ? Pourquoi papa disparait-il des fois pendant plus d’une semaine sans rien raconter quand il rentre à la maison ? Des fois je me dis que c’est un espion et qu’il était en mission et qu’il a tué des tas de méchants qui voulaient détruire le monde. Mais maman, où dort-elle ? Peut-être que ses sifflements réveillent papa et qu’elle s’en va à l’hôtel pour que papa dorme mieux. L’hôtel normalement, c’est quand on s’en va en vacances. Chaque été, comme à San Remo, en Italie. Pourquoi je n’ai pas de petite sœur, ou un grand frère ? Pourquoi papa ne veut pas qu’Erwan vienne à la maison, travailler ses devoirs avec moi ? Pourquoi d’ailleurs personne ne vient jamais à la maison ? Je regarde le grand sapin comme si les petits ours allaient répondre à toutes mes questions. Papa a débranché les guirlandes électriques au cas où le sapin prendrait feu pendant que tout le monde dort. Les grands bras du sapin plient sous le poids des boules et des petites voitures anciennes que papa a acheté dans un magasin de jouets, suspendues à un fil noué aux épines du sapin. Deux petites dames un peu folles chargées de paquets-cadeaux avec des cheveux en or se balancent sous mes doigts. Elles viennent de loin, un voyage que mes parents ont fait à Miami l’an dernier. L’une d’entre elle soudain ouvre sa bouche rouge fruit et me dit « le kiki, tu t’en serviras quand tu seras grand pour faire des enfants ». J’ouvre la bouche à m’en décrocher la mâchoire. Sa copine lève ses sourcils violets et dit « Ta maman a un amant, et ton papa une maitresse ». Une maitresse, comme à l’école ? je me dis dans ma tête. « Mais non bêta, dit la copine, une autre femme que ta maman ». Un petit ours avec un bonnet rouge et blanc crie « Joyeux Noël, Sébastien » et il se tourne vers les deux dames un peu folles « bravo, franchement, si c’est pour dire ça, valait mieux ne pas l’ouvrir ! ». La petite voiture ancienne soulève son capot d’où sort un « et on dit que la vérité sort de la bouche des enfants ». Soudain les guirlandes se mettent à clignoter de toute part sans électricité et une étoile blanche se replie sur elle-même en lâchant « mais j’ai honte, j’ai honte ». Les guirlandes s’éteignent. L’étoile a repris sa place. Les petites dames sont immobiles tout comme l’ours, et le capot de la petite voiture ancienne s’est abaissé. J’ai du rêver. Il est tard dans la nuit, peut-être trois heures du matin. Je suis trop excité à la vue de tous ces cadeaux qui entourent le sapin et sur lesquels je vois mon prénom à peu près partout. Sauf deux paquets. Un tout rouge avec Eglantine écrit dessus. Et un plus petit avec un joli ruban rose où le prénom de Gaspard est écrit en feutre noir. Soudain le ruban rose se détache du paquet et se dresse devant moi comme un méchant serpent « Garde-toi bien de grandir si c’est pour ressembler à tes parents » dit le ruban rose. Le sapin s’ébroue comme Katouta mon chien quand il pleut. Toutes les guirlandes, les étoiles, les boules « happy », « forever », et « love », ou en brindille de pins, les petites dames un peu folles, tous les petits ours tressautent sous les bras du sapin qui se soulèvent. « Mon petit, dit le sapin de sa voix grave et sonore qui va sûrement réveiller toute la maison, oublie tout ce que tu viens d’entendre. Tu n’es pas le seul à être excité en cette veille de Noël. Moi je vais finir découpé à la scie dans un affreux sac de Noël doré sur un trottoir froid où les chiens y compris le tien me pisseront dessus. Quant à toutes ces babioles que je dois supporter pendant un mois, elles seront bientôt rangées dans un placard qui sent le renfermé. A cette heure-ci, normalement tout le monde dort. C’est la veille de Noël, quand même. Nous, on a le droit de s’exprimer haut et fort pendant un tout petit quart d’heure qui va bientôt s’achever. Tu n’as rien vu, rien entendu et surtout ne va pas en parler à ton copain Erwan ou à tes parents. Personne ne te croira, même pas ton chien Katouta. Compris ? » Et là, l’arbre se penche vers moi, menaçant, risquant de faire chuter toutes les petites babioles qui s’accrochent à ses bras et ses épines, un peu comme dans le film Titanic avant la noyade. « Compris, je dis, je ne raconterai rien à personne. De toute façon Katouta ne s’intéresse qu’à la bouffe ». Le sapin se redresse, une des petites dames dit avoir mal au cœur, la petite voiture lève et baisse son capot de peur. « Parfait, dit l’arbre. Et puis une dernière chose. On ne dit pas bouffe. C’est un vilain mot. Quant à Katouta, tu te trompes. Il comprend tout. Il lui manque juste la parole pour te répondre. Mais va regarder au fond de ses yeux. Et tu verras bien ». Et comme par magie, Katouta apparait. Il vient vers moi, tête basse, remuant la queue. Il ouvre grand sa bouche, baille sans mettre sa patte devant. Et renifle le sapin. Puis il grogne un peu comme quand il a peur. Pourtant plus rien ne bouge. Je le caresse, il nettoie mon visage d’un grand coup de langue. Je prends sa tête entre mes mains et je regarde au fond de ses yeux. J’y vois de l’étonnement et de l’amour. Le sapin avait raison. J’attends encore un peu, mais je sens bien que le petit quart d’heure est passé. Je dis bonsoir à la petite voiture ancienne et aux petites dames dans ma tête. Je sais que je n’ai pas besoin de parler à voix haute pour être compris. N’empêche que demain, tous ces cadeaux, c’est que pour moi à part les deux, là, dont celui avec le ruban rose qui m’a fait peur et que pour rien au monde je n’aimerai défaire quel que soit le cadeau dedans. Je m’incline devant le sapin et je baille comme mon chien sans mettre ma main devant. Qui peut me voir ? « Moi » rugit le sapin.





Paru dans
Jim Le Pariser
le 4 décembre 2012
gilles paris