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La petite dernière



Je suis la petite dernière.  En tout.
À l'école, je suis assise au fond de la classe et je fixe le tableau noir. Les chiffres dansent avec les lettres et me donnent le tournis. Les élèves se suivent sur l'estrade, à côté de la maîtresse –jamais moi–, et racontent par coeur des tas de trucs que je ne comprends pas. Je retiens tout à l'envers. La racine carrée d'une rivière, la capitale d'une montagne, l'assassinat d'une fleur célèbre. De toute façon je ne vois rien, je suis myope et je ne porte jamais mes lunettes. Elles sont trop moches. Et puis tout est flou comme dans un rêve où tout doit être beau, puisque je ne vois rien. Pour m'amuser, je fais des tas de dessins sur ma table. Des matous énormes ou des vaches à trois pattes. Et sur le mur derrière moi, j'ai même dessiné un zèbre avec des lunettes. Je ne suis jamais punie. La maîtresse, Mme Delacourt, doit être plus myope que moi. Sur mon cahier de notes, elle n'écrit rien et moi je remplis les cases vides, des bonnes notes que je montre super fière à maman qui s'en fout et préfère tricoter du matin au soir. Je pense que je fais peur à Mme Delacourt, même au directeur de l'école, M. Ferrer, qui regarde toujours ses chaussures quand il me parle avec sa voix si douce que je n'entends rien. La seule fois où M. Ferrer a levé ses yeux, c'est le jour où je me suis baissée pour défaire ses lacets et les attacher ensemble. Même pas punie. Pendant la récré je fais des blagues qui ne font rire que moi. De toute façon, ça m'est bien égal que les autres rient ou pas. Je m'en vais dans les vestiaires, et change les clés de poche comme ça personne ne peut rentrer dans sa maison. Dans la cour de l'école, je fais des croche-pieds et j'accuse un autre que moi qui se fait punir à ma place. Bien fait. Quand la classe est vide, je renverse les encriers sur les devoirs. J'ai même vidé un tube de colle transparente que j'ai bien étalée sur la chaise de la maîtresse. Je m'amuse comme je peux. Les autres élèves font comme si je n'existais pas et des fois je pense qu'ils ont raison. C'est peut-être aussi à cause du compas que j'ai planté dans le dos de Béatrice qui m'empêchait de voir le tableau noir. Depuis plus personne ne s'assoit devant moi. Ni à ma place sinon le compas se changerait en couteau à rôti du dimanche.
À la maison aussi, je suis la petite dernière. Je vis toute seule avec mes parents depuis que mes frères et soeurs sont partis un peu partout sur le globe. J'ai collé des petits drapeaux avec un chewing-gum sur tous les pays où ils habitent. Et puis, un jour, j'ai jeté le monde par la fenêtre qui a rebondi sur la route avant qu'un gros camion l'écrase. Personne ne m'a offert une nouvelle mappemonde. Ce n'est pas gentil. On vit à Amiens, dans le quartier Saint-Leu, près de la cathédrale où papa va prier le dimanche matin. Il doit demander au Bon Dieu de lui ramener tous ses grands enfants, mais le Bon Dieu est sourd et personne ne revient. J'étais la petite princesse parmi mes frères et soeurs. Depuis qu'ils parcourent le monde, je me suis changée en vilain crapaud. Un crapaud qui s'appelle Rose. Je déteste mon prénom. Et gare à celui qui le prononce. Cette petite gourde d'Alice, une voisine, s'en souvient encore. Je l'ai poussée dans le canal. Depuis elle ne m'appelle plus Rose. Et elle traverse le pont quand elle me voit tout en baissant les yeux. Mes parents ont des cheveux aussi blancs que la craie de Mme Delacourt et me regardent comme si j'étais un monstre. Ils ont bien raison. Je suis un monstre. Surtout depuis mes expériences de petite chimiste qui a mélangé les produits avec leur shampoing, ce qui explique leurs cheveux blancs. De toute façon on s'ennuie dans cette maison, il faut bien s'occuper. Je tends des pièges en haut de l'escalier avec les pelotes de laine et je regarde papa ou maman tomber et je bats des mains. Maman s'est foulée la cheville à cause de moi et elle porte un bandage autour de son pied. Elle a dit au docteur qu'elle avait glissé dans l'escalier. Personne ne me gronde jamais. J'ai plongé le chat dans l'aquarium qui a mis de l'eau partout et a oublié de manger le poisson rouge. De toute façon, le poisson rouge est mort. Il a ouvert grand sa bouche comme si l'air était de l'eau et je l'ai regardé mourir. Après je l'ai jeté dans les toilettes et j'ai tiré la chasse d'eau. J'aurais dû le faire avant qu'il soit tout raide.
Et après tout ça papa et maman disent de moi à qui veut l'entendre : " Comme elle est mignonne. " C'est ça, oui. Pour de vrai, je suis moche et méchante.
En amour aussi je suis la petite dernière. Je fais peur aux garçons. J'ai imité maman quand elle vient se blottir contre papa et j'ai bondi comme le chat hors de l'aquarium quand le garçon a essayé de m'embrasser avec sa bouche. Pouah. C'est pire que de mâchouiller un Malabar. J'ai souri au facteur qui ne vient plus nous donner le courrier. Au moins, comme ça on ne sait plus ce que deviennent tous mes frères et soeurs et c'est tant mieux. Bon, j'ai souri au facteur et j'ai pris sa main dans laquelle je me suis mouchée. Je sais, ce n'est pas bien. Je me suis assise sur le fils de la voisine qui regardait le ciel et j'ai mis mes doigts plein de terre dans sa bouche. Lorenzo est allé pleurnicher dans la robe à grosses fleurs de sa maman qui s'est plainte à la mienne. Sauf que ma maman à moi elle n'a pas osé me dire quoi que ce soit, à part me demander ce que je pouvais bien trouver à ce petit boutonneux. Et puis elle est retournée dans le salon avec ses pelotes de laine pour nous tricoter des pulls affreux que personne ne porte. À croire que mes frères et soeurs sont tous partis à cause de ces maudits pulls en laine. Ce qui ne l'empêche pas d'en tricoter un par jour au cas où papa ou moi on changerait d'avis. On sait jamais, peut-être qu'un jour mes frères et soeurs rentreront à la maison et seront contents de retrouver tous ces vilains pulls qui grattent la peau. Un jour, j'ai attendu ce petit morveux boutonneux cachée derrière un buisson et je l'ai poussé très fort et il est tombé sur un râteau et il s'est fait très mal. Bien fait pour lui. C'est comme le meilleur ami de papa qui venait dîner tous les samedis et qui m'emmenait dans les coins sombres de la maison. Je détestais ses pattes velues sur moi comme si j'étais une carte routière et qu'il cherchait une ville qu'il ne trouvait pas. Un jour, j'ai refermé la porte de ma chambre sur ses pattes d'ours de toutes mes forces, et il a hurlé comme le loup dans les films d'horreur. Depuis il ne vient plus dîner le samedi.
Vous savez, non vous ne savez pas, ce n'est pas drôle d'être toujours la petite dernière en tout. Mais un jour, je serai la première.
Et là, promis, je ne ferai plus de cadeau à personne.





Paru dans
Le courrier Picard
le 22 juillet 2012