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Enfants de coeur



Il pleut. Et moi, les jours où il pleut, je suis les gens dans la rue pour voir où ils vont. Je m'abrite avec eux sous les portes cochères et je leur souris. C'est fou, mais quand je souris aux gens les jours de pluie, ou les autres, eux ne me sourient pas. Ils regardent leurs chaussures ou la pluie dehors. Ou alors ils me dévisagent avec dégout comme si je n'étais pas normal. Ils n'ont pas tout à fait tort. Quand j'étais plus petit, Rose, ma nounou, m'appelait Dingo. Tout ça parce que j'aimais mettre mes doigts dans les prises pour faire sauter les plombs de la maison. Ça me chatouillait de partout juste avant le noir total. Et moi j'aime bien le noir. On ne voit rien, on devine. On fait peur aux autres. Tout est possible comme dans un rêve étrange où tout le monde m'aimerait et me le dirait. Je me cachais derrière une porte, j'attendais que le parfum fleuri de Rose me caresse les narines et après mon cri, j'entendais le sien, avant qu'elle ne lâche le plateau avec le diner de maman dessus. Maman reste au lit le jour et la nuit. Elle est très malade. Elle a des tuyaux de partout et c'est Rose qui la fait manger à la cuillère, quand je ne me cache pas derrière une porte. Avant, j'avais un chien qui s'appelait Museau. Un chien des rues qui me suivait partout. Il dormait dans mon lit sous les couvertures de laine qui grattent la peau. Je lui donnais souvent le diner de maman qui ne mangeait rien et Museau nettoyait la vaisselle comme neuve. Et puis Museau m'a quitté. Ce n'est pas drôle de vivre dans une maison qui ne sent pas le propre. Et tout est tellement plus excitant dehors. Rose aussi est partie. Plus personne ne la payait. Et puis maman aussi. Enfin, elle n'a pas bougé du lit. Elle a juste ouvert grands ses yeux et moi je les ai refermés comme dans les films. Et je suis sorti dans la rue sans trop savoir où aller. J'ai essayé les jardins d'enfants, mais ce n'était pas une bonne idée. Les enfants font des pâtés avec du sable qui n'est pas celui de la mer. Là où mon papa m'a emmené quand on ne m'appelait pas encore Dingo. Alors j'ai tout piétiné et une grosse dame m'a dit des mots méchants et je suis parti en courant. Je n'avais pas peur, les gros ne savent pas me rattraper.

Quand le soir tombe, ça va mieux. Je couche sous les ponts avec ceux qui dorment même le jour. Ça me rappelle maman, mais sans les tuyaux. Toujours avec cette odeur étrange qui pique le nez, une odeur de pas propre. Quand j'ai faim, je vais près des grands restaurants, et dans leurs poubelles je trouve des tas de bonnes choses à manger. Des fois, je regarde les gens manger dans le restaurant, caché derrière la poubelle. Souvent, ils mangent en silence. Si les gens n'ont rien à se dire, pourquoi être deux ? En plus ils laissent des assiettes pleines comme si le silence entre eux leur coupait l'appétit. Avec un peu de chance, c'est moi qui finirai tout.

Et puis j'ai rencontré Lulu. Des grands yeux bleus comme le ciel quand il sourit. Et des cheveux blonds comme le jour qui se lève sur le pont où je me réveille chaque matin. La première fois Lulu m'a regardé avec un point d'interrogation dans son ciel bleu. J'avais beau me laver avec l'eau des trottoirs et le savon que je volais dans les grands hôtels, je n'étais pas bien propre. Mes vêtements surtout étaient tout déchirés. Je l'ai suivie un jour de beau temps. Elle est entrée dans une belle maison avec une dame qui lui tenait la main. J'ai dormi toute la nuit devant cette porte rouge avec une tête de lion comme poignée. Je n'ai pas osé frapper. Au petit matin, Lulu est sortie la première et elle m'a souri. Elle m'a offert un croissant qu'elle a sorti de sa poche et elle s'est assise à côté de moi. Je lui ai pris la main et on a couru très vite jusqu'au pont où je dors, et je lui ai présenté tous mes amis qui ont grogné en levant la main. Je lui ai appris à se laver avec l'eau des trottoirs et les savons des grands hôtels. On est allés chercher de la nourriture dans les poubelles des grands restaurants. Les jours de pluie, on s'amuse à sauter dans les flaques. Des fois on reste sur le bord du trottoir juste pour se faire arroser par les voitures qui ne ralentissent pas comme si le monsieur qui conduit ne nous avait pas vus. Et puis Lulu m'a dit que sa maison et son papa lui manquaient et on a cogné ensemble la tête de lion sur la porte rouge. Une dame nous a ouvert en levant les bras au ciel. Elle avait l'air contente. Moi je pensais que Lulu allait se faire disputer, mais non. Le papa de Lulu ne quitte pas sa chambre. Comme maman il a des tuyaux de partout. Dommage que maman soit partie, ils auraient pu devenir super copains. Dans la maison à la porte rouge tout sent bon. La dame qui levait les bras au ciel fait aussi de jolis bouquets de fleurs et brûle des bougies qui sentent l'herbe coupée. Ma chambre communique par une porte toujours ouverte avec celle de Lulu. Des fois on dort ensemble. D'autres nuits on retourne sous les ponts. J'ai des beaux habits tout propres que je peux salir autant que je veux. J'ai dit à Lulu que mon chien Museau me manquait. Elle a fait comme si elle n'avait rien entendu et le soir, dans la maison rouge, un gros paquet blanc m'attendait sur mon lit avec un chien noir dedans. Je l'ai appelé Vagabond. Ce chien adore nous lécher comme si on était des glaces au chocolat. Les jours de pluie, Vagabond se roule dans les flaques d'eau. Et la nuit, il vient se glisser sous la couverture pour dormir contre moi. Des fois, Lulu aussi et c'est mieux qu'un radiateur. Je suis tout chaud comme un pain au chocolat. Et la nuit, quand tout le monde dort sauf moi, je pense à maman et à papa. J'espère que maman n'est plus à la maison et que les nouveaux occupants font bruler des bougies qui sentent l'herbe coupée. Je ne sais pas où vit papa. Il est parti depuis longtemps avec une femme plus jeune que maman dans un pays très lointain. Alors dans le noir, j'essaye de les imaginer ensemble, au bord de la mer, dans une belle maison avec une porte rouge et une tête de lion comme poignée. Et puis je m'endors contre Vagabond et Lulu et plus rien n'a d'importance.





Paru dans
Jim Le Pariser
le 17 juillet 2012