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La lumière est à moi

aux Éditions Gallimard - NRF

© photo paysage :
Didier Gaillard-Hohlweg



Les pins parasols


En langue germanique, mon prénom, Brune, signifie « bouclier » ou « armure ». J'ai toujours su me défendre. La vie, de toute façon, se charge de vous l'enseigner. Je suis mariée depuis dix ans. J'ai des jumeaux. Ils sont avec leur père, probablement endormis à l'arrière de la voiture qui les ramène à la maison. Je suis restée dans le Sud, où j'ai prétexté un rendez-vous important. Je n'ai pas vraiment menti. Je ne donne jamais de détails. L'automne vient de commencer, il fait encore doux, je suis sur la terrasse en peignoir. J'observe au loin les lumières scintiller sur le port. La mer est noire, griffée d'impressions cuivrées. Mes yeux s'égarent entre les étoiles et les pins parasols qui surgissent comme des sculptures de Frans Krajcberg. Je les regarde toujours avec nostalgie. Je connais bien cet hôtel, j'y ai passé mes vacances jusqu'à l'adolescence. Et surtout j'y ai rencontré deux garçons dont je suis tombée amoureuse. Anton et Ben. L'un d'eux vient me rejoindre ce soir.

Anton a toujours aimé les arbres. Il y grimpait enfant et s'y cachait pour se grandir. Il observait le monde d'en bas, les adultes pas plus hauts qu'un cierge d'église, leurs gestes ridicules vus d'un ciel, leurs corps chancelants, bras et jambes aussi désarticulés qu'un pantin. Moi, je marchais les yeux en l'air. Entre deux immeubles, sur la plage, mes mains disparaissant dans celles de mes parents, sur l'herbe verte du parc qui menait aux majestueux pins parasols où Anton se nichait. Je l'ai remarqué comme un nuage dans le bleu du ciel. Je lui ai demandé de descendre. Il était déjà grand pour son âge. Et plus âgé de cinq ans. Ses cheveux bruns en bataille ne semblaient jamais coiffés. Ses yeux verts tombaient dans les vôtres, ne vous lâchaient plus. J'ai toujours eu du mal à détourner mon regard du sien qui me hante encore. Ses lèvres aussi. C'est dans un pin parasol, à douze ans, que je les ai apprivoisées. Et jusqu'à seize ans, j'ai dû attendre chaque été avant de les mordre, comme on croque une pomme avec envie. Ses bras me retenaient comme si je tentais de m'en extraire. Je sentais les battements de son cœur, son odeur légèrement boisée, le goût du sel sur sa peau. J'étais insouciante, j'allais où mes émotions me portaient : d'Anton à Ben. Je savais tout d'Anton. Sa sensualité m'en disait tant sur la mienne juste naissante. Elle ne cessait de m'inciter à la vie. Par contre, j'ignorais tout de Ben. Son mystère m'attirait comme le vide du haut d'un phare. Anton a toujours su que Ben me plaisait. (Différemment, comme une part de moi non résolue.) Les yeux verts d'Anton viraient au brun, ses manières se brusquaient légèrement, mais il ne me reprochait pas d'être attirée par Ben. Je l'aimais aussi pour son empathie. Nous allions par deux, inséparables le temps d'un été. Je n'imaginais pas grandir. L'adolescence est un âge difficile. On ne sait jamais exactement à quel moment précis on devient adulte.

Anton passait du temps dans les arbres car il venait de perdre sa mère. Il s'éveillait à la nature, à l'odeur du pin, à la résine qui lui rappelait le parfum tenace maternel. Les aiguilles rassemblées par paires se trouvaient enserrées dans une seule et même gaine. C'est ainsi qu'il se rapprochait d'elle, appuyé contre l'écorce craquelée, d'un brun rougeâtre. C'était un être à la sensibilité extrême qui retenait tout, pareil à une digue sur le point de céder. Son isolement était sa force. Il y puisait ce calme apparent qui m'attirait autant que ces lumières mordorées de fi n de journée. Son père, incapable de la moindre émotion, ne lui parlait qu'en élevant la voix. Anton n'était pas du genre à se taire. Leurs conversations faisaient se retourner les têtes. J'aimais qu'il s'oppose à ce père absent. Je l'admirais même pour cela. L'autorité n'a jamais été mon fort. J'ai toujours préféré disparaître.

Ben était le frère de ma meilleure amie, Amance, une blonde tout en fraîcheur, dont la belle humeur attirait chacun d'entre nous. Aux antipodes, Ben m'apparaissait taciturne et sombre. Il passait des heures, assis sur son transat, à creuser le sable sous ses pieds, comme s'il cherchait à y enterrer ses pensées. Il se baignait peu, toujours en tee-shirt, marchant sur les rochers, en équilibre, comme s'il nous défi ait tous. Nous, rassemblés sur nos lits de plage, sous le regard lointain de nos parents, entre eux, buvant à la paille des cocktails roses, tandis que la crème solaire luisait sur leur peau rougie, blanche sur la tranche. Ils nous oubliaient et nous en profi tions. Notre monde nous paraissait bien plus indolent. Nous n'étions en fait que de simples miniatures. Les garçons se moquaient de Ben sortant de l'eau, le tee-shirt comme une seconde peau sur son maigre torse. Amance montrait du doigt les vauriens sans rien dire. Ses taches de rousseur semblaient soudain se rassembler sur son visage. Les garçons suspendaient leurs gestes et leurs mots. Le silence était aussi pesant qu'une journée de canicule. Ben regardait l'horizon comme seule échappatoire et moi, je le fi xais comme le frère que j'aurais voulu avoir. Anton nous rejoignait sur la plage, quittant parfois ses arbres. Je sais qu'il venait pour moi. Nos jambes se frôlaient, nos mains aussi. Avec Anton, l'été s'embrasait comme la paille sur le feu. Ben en profi tait pour escalader ses rochers. Amance me jetait un regard furtif, comme à regret. Elle nous observait, Anton et moi. Elle savait avant moi. Je ne prévoyais rien. Je laissais mes émotions prendre le dessus, sans réfl échir à la préférence. Il m'arrivait de suivre le frère d'Amance sur ses rochers, de chercher avec lui un semblant d'équilibre sur la pierre escarpée. Nous étions comme les pantins désarticulés vus du pin d'Anton. Ben me tendait une main, je l'attrapais. Mes jambes étaient striées de griff ures rouges et bleues qui me faisaient penser à lui, à nos escapades silencieuses. Nous étions si jeunes, et si adultes sans le prétendre.

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