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J’ai deux mamans et un papa qui ne veut pas grandir. Je tourne le stylo entre mes doigts et regarde le mur comme un miroir. Avec ma main gauche, j’aplatis ma mèche blonde. Je m’applique sur mon cahier à spirale. Ce que je m’apprête à raconter est diffi cile à croire pour maman qui sera la première à lire mon livre. Pourtant tout est vrai. Je n’ai pas besoin d’inventer quoi que ce soit, ou même de mentir, pour expliquer ce que la baronne a appelé « la magie des lucioles ». Tout s’est passé pendant mes vacances.

J’ai écrit sur la couverture, au feutre noir et bien baveux, le titre de mon roman : L’Été des lucioles.

Pour commencer, j’ai neuf ans. Je m’appelle Victor Beauregard.

À l’école Saint-Louis, à Bourg-en-Bresse, les méchants m’appellent Vilain Nez. C’est nul, car j’ai un joli nez en trompette comme celui de maman. Le prof de français, lui, dit monsieur Beauregard. Les gentils, eux, se contentent de Victor. Alicia, papa et maman aussi.

Mes parents se sont séparés deux ans après ma naissance. Et je n’y suis pour rien. Ils ne s’aimaient plus comme avant. C’est eux qui le disent.

François, mon papa, est photographe et travaille pour des guides touristiques. Il fait rentrer dans son appareil des lacs, des forêts, des villages, des montagnes, des couchers de soleil, mais jamais d’humains, à part Alicia et moi. Et maman, mais c’était bien avant la naissance d’Alicia, ma grande soeur. Et je n’en ai pas de plus petite. Tant mieux, parce que les fi lles c’est compliqué. Ça joue à la poupée, et ça pleure pour un rien. Alicia a quatorze ans et, en dehors des photos de papa qu’elle a encadrées au-dessus de son lit, elle ne s’intéresse qu’aux garçons. Des fois, même, elle disparaît plusieurs jours avec, et maman devient « folle d’inquiétude ». Elle est incapable de rester assise et passe d’une pièce à l’autre, comme si ses pas mesuraient les mètres carrés de notre appartement
à Bourg-en-Bresse. Mais Alicia revient toujours. À chaque fois, elle dit : « Ce n’est pas le bon. » Et elle s’enferme dans sa chambre. En bas, j’entends claquer sa porte comme une gifle. Maman court la rejoindre et moi je regarde un truc idiot à la télévision avec Pilar ou je joue avec ma tortue Katouta que je renverse sur le dos.

Maman est libraire. Elle écrit des petits mots tout en fluo pour les livres qu’elle a aimés, un Post-it jaune qu’elle colle sur la couverture pour attirer le regard du client. Maman tient aussi un blog où elle raconte l’histoire des livres, avec le prix, le nombre de pages et un mot pour les défi nir. C’est souvent « humain » ou « passionnant ». Et elle y annonce, un mois avant, les signatures des écrivains
qu’elle va chercher à la gare tous les samedis. C’est simple, maman lit tout le temps, sauf sous la douche ou quand elle dort. Comme elle en lit plusieurs en même temps, il y a au sol, du côté de son lit, des piles de livres d’où s’échappent les marque-pages de sa librairie.

Sur la table de la cuisine, le petit déjeuner est toujours prêt, et maman tend la joue pour le baiser du matin, sans lâcher le livre qu’elle tient déjà dans une main, lunettes basses sur son nez en trompette. L’autre prend des notes sur un petit bristol qu’elle utilise pour son blog ou ses clients. Pilar ne boit jamais son thé au lait avec nous. Elle peint ses paysages d’enfance, là-bas, très loin, en Argentine, dans la chambre-atelier.

Pilar, ma deuxième maman, est arrivée un an après le départ de papa. Elle nous a plu à Alicia et moi, au début à cause de son drôle de prénom que j’avais du mal à prononcer, même que j’ai fait rire maman et Alicia, un jour, en l’appelant Pinard. Surtout Alicia qui, parfois, en boit un verre et maman plusieurs. Mais surtout parce qu’elle est douce avec nous, et fait toujours très attention à maman, qui lui a offert La Rose profonde de Jorge Luis Borges, le jour où elles se sont rencontrées pour la première fois à la librairie. Le matin, maman avait collé une affiche de l’exposition sur la porte de sa librairie, sans rien connaître de la peintre. Pilar est entrée par curiosité dans la librairie, elle en est sortie amoureuse de maman.

Amoureuse, ça veut dire que le coeur s’affole pour une autre personne et que tout le sang monte à la tête. C’est Alicia qui le dit. Le reste du temps, le coeur bat lentement, et personne ne l’entend.

Le petit déjeuner prêt dans la cuisine, les courses et les cigarettes, c’est Pilar. Des Vogue aussi fi nes qu’une tige de pâquerette qu’elles fument toutes les deux. Même que Pilar allume toujours la cigarette de maman avant de la lui passer. Maman m’a dit qu’elles formaient chacune la moitié d’un fruit magique. Si l’une ou l’autre doit s’absenter, il faut attendre son retour pour en savourer
le goût. Maman sans Pilar n’est qu’une simple moitié de pomme. Peut-être, mais la plus belle des deux. Maman est blonde, avec une coupe au carré et des yeux noisette ; Pilar, brune, avec de longs cheveux qui lui tiennent trop chaud l’été, et un regard aussi vert que les petits pois. Pilar aime souvent déposer des cadeaux sous nos oreillers et on doit attendre longtemps pour la remercier,
car il est rare de voir ma deuxième maman de bon matin. Et Pilar fait semblant de ne se souvenir de rien quand on l’embrasse le soir en la remerciant.

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Papa et maman sont toujours mariés et ils m’ont dit qu’ils ne voulaient pas divorcer l’un de l’autre. À l’école Saint-Louis, j’ai des tas de copains avec des parents divorcés qui ont deux maisons. L’été, ils partent en vacances à la mer ET à la montagne. Damien, le premier de la classe, dit : « Ça craint » parce qu’il déteste partir à la montagne avec son papa. Tout ça à cause du sac à dos, plus lourd que celui de l’école, qu’il faut porter toute la journée en grimpant sur des sentiers pleins de cailloux avant de les redescendre souvent sur les fesses. Au moins ses parents ne se disputent plus, sauf au téléphone et plusieurs fois par jour. Ils ne sont jamais d’accord sur rien et se raccrochent au nez avec des mots que Damien ne doit pas apprendre par coeur.

Rien à voir avec papa et maman.

Un jour où Alicia s’était enfuie, maman m’a dit qu’elle aimait encore papa mais que les mots ne venaient pas aussi facilement que les Post-it qu’elle écrivait sur les livres.

« Ton père refuse de grandir ; il ne payait jamais les factures, laissait les huissiers prendre nos meubles et il me regardait avec ses yeux de chiot en jurant sur vos têtes qu’il allait changer. Et je suis sûre qu’il le pensait sincèrement à ce moment-là. Mais c’est plus fort que lui, il continuait d’entasser des enveloppes fermées qu’il n’ouvrait jamais, dans un grand sac caché au fond d’un placard. Si je l’avais écouté, vous n’auriez plus de têtes depuis longtemps. »

Un jour où papa me photographiait au parc de Bouvent à Bourg-en-Bresse, il s’est assis dans l’herbe et m’a tendu les bras, puis il m’a serré fort contre lui avec son odeur de papa poivré.

« J’aime ta maman, mon petit Victor, même si nous n’habitons plus ensemble. Parfois je m’en veux d’être comme ça, tu sais, quand j’ouvre un crédit pour m’acheter une voiture avec des échéances que je ne règle pas. Alors on me reprend la voiture et je me dis que je paierai tout un jour, mais ce jour ne vient pas. De toute façon, depuis que j’habite à Paris, je n’en ai plus besoin. »

Papa ne nous parle jamais de Pilar. Elle est entrée dans nos vies comme dans la sienne. Alicia a dit : « De toute façon papa n’a pas trop le choix, il fallait bien qu’un adulte veille enfin sur maman. »

Et puis j’aime bien les caresses de Pilar sur le front ou la joue, aussi douces que l’oreiller en plumes où s’enfonce ma tête. Et ses peintures géantes où Pilar, un peu comme papa avec ses photographies, ne fait jamais apparaître d’humains.

À l’école, je dis que j’ai deux mamans et un papa. Damien me regarde comme si j’avais bu la bière de son papa divorcé, celle qu’il avale l’été au chalet avant de s’endormir tout habillé. M. Petitbus, le professeur de gym, dit que mon papa a une sacrée chance. Les méchants ricanent dans mon dos. Si je n’avais pas neuf ans, je les aurais tués. Pour de faux, je l’ai fait dans ma tête et il ne restait même pas un os quand la cloche a sonné.

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