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gilles paris

Au pays des kangourous

Don Quichotte éditions

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Ce matin, j'ai trouvé papa dans le lave-vaisselle.

En entrant dans la cuisine, j'ai vu le panier en plastique sur le sol, avec le reste de la vaisselle d'hier soir.

J'ai ouvert le lave-vaisselle, papa était dedans.

Il m'a regardé comme le chien de la voisine du dessous quand il fait pipi dans les escaliers. Il était tout coincé de partout. Et je ne sais pas comment il a pu rentrer dedans : il est grand, mon papa.

J'en ai oublié mon petit déjeuner. Je ne savais pas quoi faire. Maman était repartie au pays des kangourous et, à chaque fois qu'elle voyage, elle nous demande de pas la déranger à cause du décalage horaire. Quand elle est dans le salon, avenue Paul-Doumer, elle ne veut pas qu'on la dérange non plus à cause du livre qu'elle lit, même que c'est pas un livre que papa a écrit. Ou alors elle parle à une copine sur son portable et elle fait un geste de la main comme si elle chassait une mouche ou un moustique, sauf que la mouche ou le moustique, c'est moi ou papa. On tourne autour, mais on ne sait pas trop comment l'approcher. Et puis des fois qu'il viendrait à maman l'idée de nous écraser entre ses mains... Elle n'embrasse ni papa ni moi. Elle nous éloigne avec ses gestes et le pays des kangourous.

J'ai dit : " Ça va papa ? ", papa n'a pas répondu.

Il a caché un peu plus sa tête dans ses bras.

Alors je suis sorti de la cuisine. J'ai décroché le téléphone et j'ai appelé Lola.

" Papa est dans le lave-vaisselle, je fais quoi ?
— Papa est où ?
— Dans le lave-vaisselle, je crie.
— J'arrive, mon chéri. Ne bouge pas. "

Pour aller où ?



Lola, c'est ma grand-mère, la maman de papa. Elle est vieille, mais elle est super-cool. Je dors dans son lit et je peux manger autant de bonbons que je veux. Le papa de mon papa n'existe pas. Enfin, c'est ce que maman a voulu me faire croire. Comme si, à neuf ans, on était stupide. Lola qui aurait fait un petit jésus toute seule, et puis quoi encore ! Ce grand-père que je n'ai jamais rencontré n'a pas épousé Lola. Il a juste reconnu mon papa quand il est né et plus jamais personne ne l'a revu. Lola dit que ce n'est pas bien grave et qu'il est sûrement au volant de sa décapotable ou dans un casino, noyé dans son double whisky. Le verre doit être géant, sinon je ne vois pas trop comment il pourrait se noyer dedans. Quant aux parents de maman, ils sont morts si jeunes que papa ne les a jamais rencontrés. Entre Lola et maman, ce n'est pas le grand amour, elles se disputent au téléphone. Lola aimerait bien lui dire des tas de choses désagréables, mais maman n'est pas souvent à la maison.

Pour éviter que Lola lui dise des tas de choses désagréables.

Le métier de maman, c'est de voyager en Australie. Elle est directrice de marketing chez Danone. Oui, le yaourt. Alors, quand je suis triste et que maman me manque, je vide six yaourts à la pêche, lentement, à la petite cuiller, et je l'imagine chevauchant un kangourou dans le bush, jusqu'à ce que le sourire revienne sur ma bouche. Le bush, dans le dico de papa, c'est la forêt australienne grande comme huit mille fois Paris.

Heureusement, maman garde toujours son portable sur elle. C'est pratique si elle se perd.



Lola sonne à l'interphone, on dirait qu'elle s'est endormie dessus. J'ai déjà ouvert la porte de la maison et je me penche au-dessus de la rampe pour la voir monter. Clac. Lola vient de faire une photo. Elle finira dans un joli album où mamie écrit la date et l'endroit avec des crayons de couleur. Lola aime beaucoup les couleurs. " Trop ", dit maman. Ses cheveux sont roux, ses robes jaunes ou vertes ou rouges ou tout à la fois. Sur l'épaule, elle porte un énorme sac à paillettes où elle a mis toute sa maison dedans. Un parapluie violet s'il se mettait soudain à pleuvoir. Un appareil photo, on ne sait jamais, au cas où Johnny Depp et Catherine Deneuve bavarderaient sur le trottoir d'en face. Une trousse à maquiller sa bouche bien rouge, ou ses joues, ou ses ongles, ou le bout de mon nez. Une autre trousse pour recoudre les boutons qui s'envolent des chemises ou des pantalons, avec des fils de toutes les couleurs, les aiguilles, les ciseaux et le dé à coudre pour éviter de se piquer le doigt. Une lampe de poche, très pratique quand on sort du cinéma, pour ne pas louper les marches. Plein de magazines pour passer le temps et en savoir plus sur les stars qui se confient à papa et signent à sa place sur les couvertures des livres. Du chocolat en tablette pour moi, pour elle, pour papa. À se demander qui en mange le plus ! Une bouteille d'eau d'un litre. Évian, à cause de la pub. Et, tout au fond, ses porte-bonheur : des cailloux ramassés quelque part en Afrique, un flacon de sable, celui d'Alcudia, où nous allons tous les étés, en Espagne. Et puis un trousseau de clefs, avec au moins six porte-clefs, un chien, un ours et trois grenouilles en peluche. En tout cas, aucun kangourou dans le sac. Lola, c'est les grenouilles. Elle adore. Elle en a au moins une centaine dans son appartement. Toutes mortes, bien sûr. Les grandes personnes adorent collectionner des tas d'objets qui ne servent à rien. Et des fois j'ai peur de toutes ces grenouilles mortes mangées par la poussière. Je m'attends à ce que l'une d'entre elles exécute un saut périlleux pour que je la regarde vraiment. Alors je les ignore en fermant les yeux. Je me bouche aussi les oreilles. Je n'ai pas envie de les entendre se plaindre de la saleté qui leur fait un oeil borgne.

Lola me pousse de sa main droite et me caresse avec ses yeux. On est dans l'urgence mais, elle, ça ne l'empêche pas d'être douce avec moi. Papa, lui, est trop occupé pour me dire " je t'aime ". Il doit se demander comment il va bien pouvoir sortir de là.

" Depuis combien de temps s'est-il enfermé dans le lave-vaisselle, ce nigaud ? demande Lola.

— Je ne sais pas, mamie, je... "

Je n'ai pas fini ma phrase que Lola entre dans la cuisine.

" Paul, franchement ! Allons, sors de là, voyons ! "

Mais papa est aussi bavard qu'un muet. C'est à peine s'il a levé les yeux et, dedans, c'est du gris sombre. D'habitude, c'est vert, un vert " couleur de feuille ", murmure maman les jours avec. Mais elle n'a rien dit de pareil depuis longtemps.

Lola s'agenouille, lui parle si doucement que j'entends rien. Papa se déplie, sort une jambe, puis l'autre. J'ai détourné la tête, parce que je le vois pleurer, vilaine pluie. C'est la première fois que je vois mon papa pleurer. Il n'est pas tombé de vélo pourtant ! Moi, je pleure avant la chute. J'ai trop peur de me faire mal. Sur l'épaule de Lola, les larmes de papa s'en vont dans le grand sac. Bientôt tout sera noyé et le flacon de sable retournera à la mer.

Papa relève la tête, se cache la figure avec ses mains et pleure à grand bruit sans s'arrêter. J'ai peur. Même dans les films catastrophes que j'adore, quand le héros perd la femme qu'il aime et tous ses copains, jamais il ne pleure autant. J'espère que ce n'est pas à cause de moi. J'ai bien rangé ma chambre, mon bulletin n'est pas trop mauvais, je ne fais plus pipi au lit et je n'ai pas non plus fumé la cigarette que me tendait Jérémy, hilare. Ça ne sentait pas bon et je n'en ai pas parlé à papa. Peut-être l'a-t-il appris...

" Va dans ta chambre, mon petit Simon, me dit mamie, je dois parler avec Paul. Je viens te chercher quand c'est fini. "

C'est toujours comme ça avec les grandes personnes. Quand j'aimerais être là pour tout comprendre, je dois m'en aller ailleurs comme si j'étais de trop.