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Un kangourou en prison


Dans le cadre d’un programme de lutte contre l’illettrisme, « Lecture pour tous », la mairie de Nice m’a invité à rencontrer les écoles, collèges, hôpitaux et prison de cette belle ville du sud de la France. Je ne m’attarderai pas sur les petits et moins grands à qui j’ai raconté mes livres et mon parcours, devant leurs bouilles réjouies, leurs questions rafraîchissantes, et le regard bienveillant d’Elisabeth qui a tout organisé. Quelques élèves ont même joué le début d’Autobiographie d’une Courgette, remplaçant le révolver par un couteau en mousse. J’ai dû fondre comme glace au soleil sous leur jeu enfantin, suivant à la lettre les mots de Courgette, ce petit garçon qui tue sa mère accidentellement avant d’être placé en maison d’accueil. Pour ceux et celles qui ne l’ont pas lu, paradoxalement, Courgette y trouvera l’amour qui lui a manqué enfant, auprès des éducateurs, des autres enfants et d’un gendarme au cœur tendre.

Dans les hôpitaux, les enfants malades m’ont déchiré l’âme. J’ai fait le fier, celui qui sait, mais je ne savais rien et j’ai surtout regretté de ne pas avoir de baguette magique pour faire valser les pansements et tous les bobos de l’intérieur, ceux qui ne se voient pas, et font si mal, presque autant qu’à moi. En sortant, j’ai photographié un ours en peluche géant et débraillé, trônant sur le comptoir de l’hôpital, comme le symbole si fragile de ce que je venais de vivre.

Pour la maison d’arrêt de Nice, j’avais transmis en amont une photocopie de mon passeport. Me voici devant une porte rouge qui pourrait ressembler à un immeuble cossu du boulevard Haussmann à Paris. Une sonnette et nous voilà à l’intérieur, Jacques, Stéphane et deux autres personnes qui m’accompagnent comme des gardes du corps. Du cœur, devrais-je dire, car ils prennent soin de moi.

Je me suis fait toutes sortes de films en amont. Une insurrection des prisonniers va nous obliger à nous réfugier dans une cellule où un gros malabar va nous regarder comme un panier de friandises. Mon passeport à un chiffre prêt ressemble à celui d’un dangereux bandit et un policier trop zélé va me trouver une nouvelle chambre exiguë pour finir la nuit avec cinq voisins tatoués aux mines patibulaires.

Je remarque que la parité fonctionne à la maison d’arrêt de Nice. Derrière chaque guichet, une femme policière examine notre requête avant de nous faire franchir une grille. La peinture s’écaille au plafond et sur les murs. Une grenouille en céramique précise l’entrée des douches. J’entre dans un amphithéâtre où m’attendent déjà une quinzaine d’hommes et Pascal, le formateur au visage rassurant que je ne quitterai pas des yeux pendant la rencontre. Ce n’est pas la peur qui me suspend à son regard, mais une vieille habitude dans les rencontres, où qu’elles soient, de trouver un visage avenant dans lequel je puise la force de poursuivre. La seule appréhension que j’ai est d’être face à un public d’hommes. Ils ne lisent pas de romans habituellement. Ou si peu. Ils préfèrent les polars, les essais, les matchs de foot ou de hockey. Les miens se sont réfugiés en haut de l’amphithéâtre. Je leur demande de s’approcher. Je vois bien la chaise et la table qui sont là pour moi, mais je n’en veux pas. Je resterai devant eux. Mon regard planté en chacun d’entre eux. Mon couteau est en mousse, comme celui de la représentation théâtrale du collège de Nice. Comme beaucoup d’écrivains, je suis très curieux. J’aimerais savoir pourquoi ils sont là. Ce qu’ils ont fait. Mais à quoi cela me servirait-il ? Ne rien savoir, justement, fait d’eux des lecteurs comme les autres. Je les trouve particulièrement calmes. Posés. J’imaginais de la colère, peut-être de l’amertume et - pourquoi pas-, me faire un peu bousculer verbalement, moi l’homme du dehors. De temps à autre, la seule fenêtre, tout en haut de l’amphithéâtre, claque comme un rappel. Je perds la notion du temps. Je ne me souviens pas de leurs vêtements. Mais de leurs regards à tous, dans le mien, tandis que nous parlons ensemble de mes romans. L’un d’eux me montre la couverture d’Autobiographie d’une Courgette, version J’ai Lu. Il ne comprend pas le poisson sur le mobile au-dessus du bras de l’enfant. Tous les autres symboles, le ballon, le gendarme, la pomme, la poule, la télévision et le bonbon sont bien dans le livre, mais pas le poisson. Je n’en reviens pas. Pas un lecteur, avant lui, ne m’avait fait remarquer ce détail. Puis il poursuit : « Dans Au pays des kangourous, j’ai remarqué cette phrase: Un mois. Quatre semaines. Cent vingt jours. Ça fait long. ». L’homme me regarde : « Vous vous êtes trompé ? ». Bien sûr, les enfants, eux, allongent le temps. Pour Simon, le petit héros de ce roman, l’absence de son père lui pèse. Alors cent vingt jours ça fait un mois. Mais pas pour mon lecteur. Qui l’en blâmerait ? Parce qu’on parle tous ensemble de ce roman, j’évoque en quelques mots mes années difficiles, celles où j’ai connu la dépression et les hôpitaux psychiatriques qui m’ont donné l’envie, dix ans plus tard, d’écrire un roman à la fois grave et léger sur ce thème. Je ne m’y attarde pas. Cela n’a rien à voir avec l’endroit où je suis. Une pudeur naturelle. Mais j’essaye de leur donner quelque chose de moi. Un autre lecteur d’une voix douce, si basse que je dois tendre l’oreille, dit combien l’écriture lui fait du bien. Il ne veut rien montrer. Il écrit dans sa cellule, et même son voisin ne peut en profiter malgré ses demandes régulières. Mon lecteur est en prison depuis un certain temps. Il vient d’un pays en guerre où il n’a pas eu d’enfance. Il a eu tout le temps pour réfléchir au mal qu’il a fait autour de lui. Alors il écrit. Pour lui. Peut-être aussi pour sa femme et ses enfants. Le silence qui suit sa confession est aussi léger qu’un vol de papillons. Je ne peux pas dire ce qu’en pensent tous mes lecteurs, Pascal, et mes gardes du cœur. Moi, je ressens un instant rare. C’est peut-être pour lui que je suis venu dans cette maison d’arrêt à Nice. On est sorti du cadre de la rencontre. Ou plutôt, l’échange a eu lieu. Un écrivain qui ne parlerait que de ses romans en serait-il un, finalement ? Écrivain, n’est-ce pas s’intéresser avant tout à l’autre ? Bien sûr, parfois, de passeur d’émotions, je deviens voleur de mots et de regards. Dans mes romans, entre les virgules et les points de suspension, j’intercale des souvenirs plus ou moins inconsciemment. Un jour, probablement, je parlerai d’eux, les hommes du dedans. Je quitte l’amphithéâtre à regret. Comme je quitterais un salon du livre ou une librairie après des moments d’échanges qui me nourrissent de l’intérieur. J’ai oublié qu’il s’agissait de l’amphithéâtre d’une prison. J’étais avec des lecteurs, des hommes en plus, qui connaissaient mes romans comme peu, finalement. Et peut-être qu’eux aussi ont oublié cet amphithéâtre. Pas autant que moi, certainement. Facile pour moi de dire ça, l’homme du dehors. Eux, sont probablement retournés à leurs cellules, ensuite. Ou ils sont restés un moment avec Pascal, le formateur, qui a préparé cette rencontre avec eux, pour évoquer leur ressenti. J’aurais aimé être une petite souris pour me faufiler entre les grilles et retourner à l’amphithéâtre à ce moment-là. Je récupère mon portefeuille et mon portable dans le casier où Stéphane a glissé un euro, ainsi que mon passeport à l’entrée, où je rends le badge de visiteur. La porte rouge se referme derrière nous. Dehors, je respire le bon air de Nice, et une cigarette qui m’a fait défaut à l’intérieur. Une voiture m’emmène à l’aéroport, je rentre sur Paris. Les hommes du dedans, eux, sont restés en prison, pour des peines dont j’ignore tout. C’est leur calme qui m’a le plus impressionné. Et bien sûr, leur lecture de mes romans. J’ose imaginer qu’ils se sont évadés en me lisant. Peut-être même que mes narrateurs de neuf ans ont fait remonter l’enfant qu’ils ont été à cet âge. Peut-être. Mais malgré la seule fenêtre qui claquait de temps à autre, de savoir que j’étais dans une maison d’arrêt, et que mes lecteurs étaient des prisonniers, je n’ai jamais eu, le temps de cet échange le sentiment d’être justement avec des prisonniers dans une maison d’arrêt. J’étais avec des lecteurs, des hommes qui avaient abandonné, pour une fois, les polars, les essais, les matchs de foot et de hockey. Et j’étais bien avec eux.





Paru chez
Geneviève Paris
le 27 mai 2013